LETTRE D’HELSINKI (70)

(de Stockholm à Helsinki)

du Mercredi 22 Juin au Mardi 5 Juillet 2016

A mouiller l’ancre arrière. Dérive presque complètement relevée, l’œil du capitaine rivé sur le sondeur, Balthazar approche lentement d’une anse minuscule bordée de rochers lisses en granite et entourée d’une forêt de conifères. Eckard, laisse filer la ligne de mouillage ! Le jeu consiste à choisir le rocher lisse ayant quelques fissures, avec la bonne pente, suffisante pour ne pas s’échouer avant que la delphinière de la proue vienne surplomber la roche mais pas trop raide pour ne pas exiger de chaque membre de l’équipage des talents de varappeurs . Eckard bloque ! Au signal du capitaine Bertrand saute sur la roche muni d’un marteau et de pitons et se dépêche d’enfoncer la lame d’acier dans la fissure choisie. Le son clair et montant en fréquence du piton qui s’enfonce sous les coups de marteau nous indique une bonne tenue de l’ancrage. A raidir avec le gros winch l’amarre arrière.

L’endroit est superbe. Du haut du gros dos d’éléphant de granite que nous venons de gravir nous apprécions le silence de cette nature sauvage dans la belle lumière de cette fin d’après-midi ensoleillée. Seule la haute mâture de Balthazar immobile apparaît à nos pieds à travers les frondaisons. L’île sur laquelle nous avons décidé de passer la nuit est séparée d’une autre île par le long et étroit passage de Djurpfladen (59°29’,0 N et 18°47’,9 E) qui s’ouvre juste à côté de notre anse. Un plan d’eau lisse entouré de myriades d’îles boisées s’offre à notre vue. Sur l’eau des cygnes sauvages d’un blanc éclatant et quelques oies sauvages défilent lentement. Cette méthode de mouillage est très utilisée dans les archipels de Stockholm et du Åland en Finlande. Il permet d’accoster des endroits sauvages et de pouvoir embarquer et débarquer directement à terre sans la contrainte des allers et retours en annexe. Il est bien adapté à une mer sans marée, sans vagues ni houle tant les îles et îlots sont nombreux et resserrés. L’eau ainsi protégée y est plate comme sur un lac lorsque la brise y est faible à modérée ce qui est le plus souvent le cas ici en été.

Il y a quelques heures, ce Mardi 28 Juin, nous quittions à regret Albertine et le port de Stockholm par un beau temps chaud et un vent faible de Sud. Notre équipière part de son côté prendre son avion de retour pour Paris. Au revoir Albertine et un grand merci pour nous avoir apporté ta bonne humeur, ta fantaisie, ta richesse et ta curiosité intellectuelles.

Nous avons retrouvé avec plaisir Stockholm où je vous ai laissés il y a quelques jours lors de notre arrivée à la petite marina de Vasahamn : ses quais du Strandvägen bordés de beaux immeubles cossus, l’île de Gamlastan, cœur ancien de la capitale avec son imposant château royal, le superbe palais des Nobili (l’ancien Parlement), certainement le plus bel édifice de la ville, la petite place derrière le château entourée de belles maisons anciennes et du palais de l’Académie de Suède où sont décernés les prix Nobel (un musée que nous n’avons pas eu le temps de visiter est dédié, au sein de l’Académie, aux lauréats et à l’histoire des prix Nobel), l’île boisée de Djurgarden où nous avons séjourné sur Balthazar et son parc de Skansen. Réparties dans ce vaste parc boisé situé sur une colline des maisons de différentes époques retracent la vie des Suédois et des Samis au cours des époques antérieures. Dans l’une d’elles, maison très rustique en bois du XVIIième siècle deux jeunes suédoises en habits de l’époque nous font une démonstration de la confection de bobines de laine, à partir du cardage de la laine brute des moutons tondus, puis du filage à l’aide d’un rouet. Je dois avouer que c’est la première fois que je vois un rouet en action, tel que celui que nous avons dans notre vieille maison du Serre (dans les Hautes Alpes). Je suis surpris de la rapidité de ces opérations qui nécessitent certainement un bon tour de main, notamment de la fileuse.

Anne-Marie que j’ai eue la joie d’accueillir au voisinage de minuit à la Centraal Station le soir de notre arrivée, Eckard et Nicole, Bertrand et Bénédicte qui nous ont rejoint le lendemain de notre arrivée, ont tous bien apprécié ce séjour dans la capitale scandinave. Une bonne nuit de récupération de son long voyage en train a cependant été nécessaire pour remettre Anne-Marie dans le sens de la marche avant de faire ces visites. Heureusement qu’elle a un atavisme lui faisant aimer le train. Petite son père emmenait sa famille pique-niquer près du viaduc de Garabit ou au voisinage de gares de triage et autres dépôts de locomotives à vapeur tel la Roche Migennes; cela la console de ne plus pouvoir emprunter les rapides courriers du ciel. Deux jours de voyage lui ont été nécessaires pour rejoindre Balthazar : le premier jour de Paris à Hambourg où elle a couché dans un hôtel à proximité de la gare, puis Hambourg Copenhague, traversée du détroit du Jutland par un ferry ayant embarqué son wagon et quelques autres, puis traversée de la Suède de Malmö à Stockholm !

Si Eckard et Nicole n’avaient pas pris de photos nous ne le croirions pas ; en revenant de l’ile de Gamlastan à pied, en plein centre ville, un pont enjambe un gros rapide animé de forts tourbillons conduisant à la mer, dans le port de Stockholm, la surverse des eaux du lac Malaren. Un peu plus loin sur le quai un pêcheur à la ligne sort devant eux un énorme saumon attiré par les tourbillons du puissant courant, saumon qui doit bien faire une trentaine de kilos.

Nous allons bien entendu rendre visite à notre puissant voisin de 64 canons, le VASA, navire de guerre qui devait être le navire amiral du roi Gustave II Adolphe Vasa. Heureusement pour nous qui pouvons aujourd’hui le visiter presque intact, ce navire aux superstructures imposantes était insuffisamment lesté et insuffisamment large. Lors de son voyage inaugural en Août 1628 une rafale le fit gîter excessivement dès son départ dans le port même de Stockholm à tel point que les sabords sous le vent de la rangée inférieure de canons, sabords restés ouverts pour tirer une salve d’honneur, se retrouvèrent sous la ligne de flottaison. L’eau se rua dans le pont inférieur et la cale et le navire coula rapidement, sans chavirer, sous les yeux de son roi pétrifié. Le roi était d’autant plus mortifié qu’il avait pris une part personnelle très active dans l’architecture du bateau et semble-t-il une responsabilité importante dans le désastre en ayant demandé notamment de réduire, pour le rendre plus rapide, la largeur de la coque retenue par le chantier. Bien sûr quelques semaines après le désastre un conseil spécial présidé par le roi conclut que c’était la faute à personne. Pourtant un test de stabilité, 30 hommes se déplaçant d’un bord à l’autre, avait échoué selon les critères d’inclinaison pour un tel test en vigueur à l’époque, mais le roi avait passé outre et demandé de le lancer quand même. Et oui : les lois de la Physique s’imposent même aux rois absolus qui semblaient parfois l’oublier.

Quand on pénètre dans la demi-obscurité du grand bâtiment qui l’abrite on est saisi par l’allure menaçante et mystérieuse de ce navire de combat de l’époque. On l’admire d’abord depuis un vaste plancher qui l’entoure avec un certain recul au niveau de la ligne de flottaison. Les sabords sont ouverts prêts à cracher leurs boulets dont le musée nous montre la variété : boulets normaux sphériques pour percer la coque (un film au ralenti montre leur pénétration dans les épais bordés de chêne), demi-boulets enchaînés (avec une forme astucieuse pour les glisser emboîtés dans le fût des canons) pour casser les mâts et leur haubanage, mitraille effroyable contre les défenseurs…

Le plancher du niveau supérieur permet d’admirer les sculptures incroyables décorant le navire depuis la proue jusqu’à la poupe. Des panneaux explicatifs permettent de détailler les différents éléments architecturaux : caps de mouton, dont la plupart sont d’origine, pour rider les haubans, grands cabestans mus par 20 à 30 marins pour hisser les lourdes voiles ou les ancres énormes, étroites galeries protégées (on dirait aujourd’hui blindées) extérieures sous le château arrière où se glissaient les tireurs d’élite et leurs longs mousquets dans le combat rapproché, etc… Je reste saisi par un panneau expliquant que le pont inférieur à lui seul abritait avec les canons près de 200 hommes pour les servir dans des conditions de vie et une promiscuité effroyables. Qu’on y songe : 200 hommes sur 300m² de plancher encombrés par les chariots des canons, dormant sans hamacs à même le pont, avec seulement deux latrines (pour l’équipage complet de 150 marins et 300 soldats et canonniers que comptait le vaisseau), sorte de chaises percées curieusement carrées que l’on voit bien sur la poulaine dominant la mer tout à l’avant (on nous explique que l’endroit était particulièrement dangereux par gros temps quand le lourd navire engageait sa proue dans les lames), habits et chausses rudimentaires de l’époque, grosses marmites communes dans lequel chaque matelot trempait sa cuiller en bois pour avaler un brouet certainement peu appétissant….Il n’est pas étonnant que sans aucune hygiène les maladies et les infections faisaient là rapidement des ravages.

Détail cocasse d’un test d’étanchéité efficace de l’époque, le test de l’odeur. Lorsque la coque était bien étanche, les eaux croupissant en fond de cale répandaient leurs odeurs nauséabondes et rassuraient l’équipage, mais si l’odeur devenait moins forte c’était signe que l’eau était renouvelée par l’entrée d’eau de mer et par les pompages et l’équipage commençait à s’inquiéter.

Samedi 25 Juin. C’est la grande fête de Midsommar, fête majeure du solstice d’été dans les cultures scandinaves et baltes. C’est notre St Jean prenant un sens plus fort ici : on fête d’abord le retour du soleil, de sa lumière et de sa chaleur, après les longues nuits de l’hiver, mais aussi les fleurs et frondaisons, les promesses de récolte….Un peu partout des mâts chargés de feuillages et de couronnes de fleurs sont érigés, des orchestres s’installent, des harmonies défilent. Dans notre île de Djurgarden les familles sont nombreuses venant célébrer ce rite très ancien dans le Parc du Skansen.

Nuit tranquille dans notre mouillage sauvage mais le matin le vent a tourné en fraîchissant et notre mouillage léger arrière enfoncé dans de la boue assez liquide a tendance à chasser lentement sous la pression du vent devenu traversier.

A déraper pour une très belle remontée à la voile à travers ces îles innombrables où se cachent sur certaines une maison isolée avec son petit ponton privé. La plupart sont peintes en rouge, dit rouge de Falun. Ce rouge tire son nom d’une peinture dont le pigment est fabriqué à partir de la mine de cuivre de Falun en Suède. Peinture rustique, réversible, bon marché, très facile à fabriquer et à entretenir, de très bonne tenue sur les bois rugueux, rendue fongicide et insecticide par le cuivre, ses qualités expliquent que son usage ait largement essaimé dans les pays scandinaves, (nous l’avons bien vue égayant les maisons du Groenland sous l’influence danoise, et même en Amérique du Nord) et en Finlande.

Mais pourquoi donc quelques unes sont jaunes ou d’autres blanches ? Et bien, oh surprise, les pays nordiques utilisent un code des couleurs pour la peinture des bâtiments qui semble très respecté:

- le rouge pour les petites maisons traditionnelles, les annexes, les granges, les étables….

- le vert sapin pour les portes des granges et des annexes

- le jaune clair pour les maisons cossues

- le blanc pour les grandes demeures aristocratiques ou qui se veulent telles

- mais le blanc est aussi utilisé pour les encadrements, les menuiseries, les angles des murs des maisons rouges et jaunes

Après le déjeuner la brise refuse puis se fait écraser par une pluie assez forte. Moteur. Vers 15h30 alors que le temps s’éclaircit et que le soleil réapparaît nous accostons dans le sympathique petit port de Gräddö (59°46’N 19°02’E) juste à temps pour suivre la deuxième mi-temps du match France Irlande suivi d’Allemagne Slovaquie puis, le lendemain, Italie Espagne dans une pizzeria kebab que nous trouvons à une dizaine de minutes à pied dans la forêt. Escale agréable dans cette petite baie boisée et bien protégée du fjord remontant jusqu’à Norrtälje. Le beau temps et un soleil chaud sont revenus. Nous profitons de cette escale tranquille où quelques maisons seulement, rouges bien sûr, entourent deux pontons en bois : promenade dans les bois de pins mêlés de feuillus (boulots et quelques hêtres) bordant la baie, glaces appréciées à des tables de jardin d’un café restaurant rustique à l’écart sur la rive gauche de la baie, courses (nous achetons là des barbecues jetables que l’on trouve ici dans les supermarchés : un petit bac fait d’une feuille d’aluminium épaisse contient deux couches de charbon de bois, une mini grille, un produit pour l’enflammer, le tout emballé dans une enveloppe plastique étanche. Trop légers pour y faire des gigots ou des côtes de bœuf, d’ailleurs malheureusement introuvables ici, ils sont suffisants pour faire cuire entrecôtes et saucisses). Les Scandinaves sont en effet friands de barbecues sur leurs îles probablement parce qu’ils sont associés à la vie en plein air et pleine nature dans la chaleur (relative quand même !) de l’été.

Balthazar file tout dessus entre Petit Largue et vent de travers poussé par une jolie brise de Sud. Le temps est splendide pour effectuer cette courte traversée du Sud du vaste golfe de Bothnie. La mer peu agitée et sans houle, le vent (11 à 15 nœuds) et la gîte modérés rendent cette allure confortable. A l’intérieur, silencieux, on croirait presque que le bateau est immobile. Il y a quelques heures, ce Mardi 28 Juin, nous quittions la petite baie de Gräddö et la Suède, en route pour la Finlande.

A l’horizon apparaît au bout de quelques heures de cette très agréable traversée le fameux archipel du Aland (il y a un O minuscule sur le A que mon clavier ne sait pas mettre). En grossissant la carte électronique on est saisi par les myriades d’îles et d’ilôts qui envahissent l’écran. Mais où sont les passages et l’eau libre? On retrouve ici ce lacis inextricable d’îles de l’archipel de Stockholm mais plus dense encore, si c’est possible, et plus sauvage.

Avant d’aborder ce nouveau pays faisons un bref aperçu de son histoire, moins connue de par chez nous que celle des pays scandinaves. La Finlande (en finnois Suomi) faisait partie du royaume de Suède depuis 1154 jusqu’en 1809 lorsqu’elle fut envahie par les troupes du tsar pour devenir un grand duché de l’empire russe.

Profitant de la révolution d’Octobre 1917 et de la nouvelle constitution, après une courte guerre civile entre indépendantistes, soutenus par l’Allemagne, qui avaient tout de suite compris qu’il fallait très vite saisir la fenêtre d’opportunité ouverte par les désordres et les idéaux initiaux de la Révolution marxiste le pays acquit son indépendance dès le mois de Décembre 1917. Le pays connut alors entre les deux guerres mondiales un essor économique et un progrès social remarquables dans le cadre d’un régime démocratique. La guerre de 1940 et la victoire des soviétiques sur l’Allemagne nazie permit à l’URSS d’obtenir le tracé actuel de la frontière en Karélie. Les Finlandais ont su depuis lors préserver leur indépendance et connaître un progrès économique et social remarquable tout en ménageant habilement leur puissant voisin. On sait que la Finlande, qui s’est construit un standard de vie élevé caracole aujourd’hui en tête du classement PISA, étant reconnue comme le pays au monde ayant le système scolaire le plus efficace dans le cadre d’un système entièrement décentralisé dont la France ferait bien de s’inspirer.

Dans l’archipel d’Aland la population est restée très majoritairement d’origine suédoise. Elle y a obtenu une autonomie importante, le maintien de la langue suédoise qui est d’ailleurs la deuxième langue officielle de la Finlande, son Parlement, son drapeau (un liseré rouge sur la croix bleu sur fond blanc du drapeau finlandais). Quant à la langue finnoise, elle a des racines communes avec le hongrois et est donc totalement différente donc des langues scandinaves. Agréable à écouter elle évoque par moment l’accent italien sans qu’un seul mot nous soit compréhensible. Mais, heureusement pour nous, une majorité de finnois parlent correctement l’anglais, langue obligatoire à l’école avec le suédois.

Un peu avant 15h ce Mardi 28 Juin Balthazar pénètre, toujours par un temps splendide, dans une charmante petite baie au milieu des premières îles de l’archipel. Un ponton en bois sur la petite île de Rödhamn (59°58’N 20°58’E) nous accueille. Quelques voiliers y sont accostés, étrave à quai, l’arrière étant tenue par une amarre frappée à des coffres (bouées de mouillage pour les non initiés) pratiques car ils sont surmontés d’une haute et solide ferrure terminée par un anneau que l’on saisit aisément du pont pour passer l’amarre en double, ou bien, comme le font les autochtones, y passer simplement une sorte de grosse épingle en inox sur laquelle leur amarre en simple est mousquetonnée par l’intermédiaire d’une sangle.

Le site est délicieux. Des conifères mélangés de feuillus surplombent le ponton qui longe le granite arrondi. Un chemin incliné en planches et quelques marches donne accès à un replat au milieu du granite lisse sur lequel un petit chalet en bois rouge et quelques annexes accueillent les équipages des bateaux de passage. L’intérieur tout en bois, avec un gros poêle, évoque dans sa simplicité nos vieux refuges de montagne. Un peu plus loin sur la colline des constructions servaient autrefois une station de radiogoniométrie, désaffectée depuis l’avènement du GPS. Sur le sommet de la petite île (quelques centaines de mètres dans sa grande dimension) flottent côte à côte sur des mâts le drapeau finlandais et sa version du Aland. Dans une petite annexe du refuge la gardienne expose et vend quelques aquarelles et pastels. Atmosphère de paix et de sérénité loin du tumulte du monde.

Nous y apprenons que les îles de l’Åland continuent à être fréquentées l’hiver, les gens traversant la mer gelée en voiture quand l’épaisseur de la glace est suffisante, en petits ferries brisant la glace lorsqu’elle est plus mince. Alors il faut parfois terminer à pied lorsque le ferry n’y arrive plus !

Cette route vers l’Est finit par nous faire changer de fuseau horaire. L’heure de l’horloge rythmant la vie du bord passe à TU+3, heure adoptée par la Finlande (et la Russie de cette région).

Le lendemain c’est toujours le grand beau temps avec une petite brise de S à SSE force 3 à 4, parfaite pour bien avancer au petit largue tribord amures, faiblement gîté, sur cette eau plate entre les îles boisées innombrables. Mettons à profit ce temps idéal pour mouiller à la suédoise pour le déjeuner et essayer nos nouveaux barbecues. Sur notre route nous n’avons que l’embarras du choix pour ce mouillage. Les îles de Degerö et Flisö enserrent un plan d’eau étroit et très protégé. Site superbe par 60°1,0’N et 20°23,6’E. Gare au câble électrique signalé qu’il ne faut pas crocher. A mouiller l’ancre arrière, en avant à vitesse lente dérive relevée sur la rive idéale en granite ni trop haute, ni trop basse. L’opération étant maintenant rodée Bertrand saute sur la roche et trouve, déjà installée, une solide ferrure fichée dans la roche. Une sangle, une grosse manille en inox, la ligne arrière raidie et Balthazar est mouillé.

Les entrecôtes grillées sur le barbecue posé sur un replat près d’un petit pin atterrissent dans les assiettes de l’équipage installé à la table du cockpit.

A l’appareillage l’ancre (Fortress 35) refuse carrément de déchausser malgré les efforts réunis de Bertrand et Eckard. Il est nécessaire de bosser la chaîne par un rapide nœud de Machard et de hisser avec le gros winch (sur Balthazar j’ai fait installer pour cet usage un cheminement sans ragage partant du petit davier arrière, passant par un chaumard disposé au-dessus de la jupe arrière, puis par un guide amenant directement l’aussière sur le puissant winch d’écoute du génois.).Il faut la traction puissante du gros winch pour arracher à petits coups l’ancre qui était enfouie dans une glaise très lourde et épaisse. Ce coup ci on ne risquait pas de déraper ! Gros travail pour en débarrasser l’ancre sur laquelle une grosse motte est restée collée. L’effet ventouse sur cette ancre plate rendait à lui seul la levée à la main impossible.

Demi-tour pour faire le tour de l’île, la passe étroite entre les deux îles étant fermée par un petit pont. En fin d’après-midi, à 20h30, mouillage dans la baie boisée et très protégée du petit port de Sandvik (59°56’N 20°53’,6) après une belle étape à la voile.

Accueil très attentionné du responsable du port qui vient en vedette nous souhaiter la bienvenue et nous proposer de venir nous chercher à l’heure que l’on désire pour se rendre à terre. Il s’occupe de nous trouver une place au petit ponton le lendemain pour se dégourdir les jambes, faire de l’eau…

Le charme de la navigation dans cet archipel est que chaque site, chaque mouillage, chaque petit port a sa personnalité propre.

Ainsi le lendemain toujours par beau temps, partis à 11h nous arrivons après une très belle journée de voile au milieu des îles dans le petit port de Notö (59°57,2 N 21°45,4’E). Au fond d’une baie très protégée par une passe étroite un modeste quai adapté à la taille du petit ferry qui dessert l’île abrite, sous son vent un tout petit espace où sont amarrés trois bateaux. Une manœuvre délicate au chausse pied permet de glisser Balthazar entre ces voiliers, les rochers de la rive et, au ras de la poupe, une vieille estacade ruinée en bois ; amarré ainsi entre le quai et l’estacade Balthazar, apparaissant énorme là entre ces petits bateaux, ne bougera pas.

Le site est délicieux. Au café-alimentation-bureau du port-Poste une jeune et sympathique finlandaise nous accueille, ravie de nous parler un français très correct. Elle nous explique qu’elle vient d’ouvrir son commerce avec son compagnon pour les trois mois d’été. Sur l’île assez vaste des maisons rouges sont cachées dans les conifères, construites sur le granite sous-jacent. Certaines, résidences d’été, viennent également d’être ouvertes et leurs occupants ont étalé au soleil la literie pour lui faire respirer le bon air.

Promenade agréable sur un bon chemin dans la forêt où les boulots de plus en plus nombreux se mêlent aux conifères. Un petit panneau en bois nous indique à notre retour au port la direction de Kirkko, l’église. Allons visiter ce temple en bois curieusement construit relativement loin en pleine nature et sur un autre versant de l’île. Cette modeste mais jolie construction ancienne du XVIIième siècle est entourée de stèles tombales plantées dans la pelouse impeccable, comme dans les cimetières britanniques, les noms gravés sur la pierre étant exclusivement de langue suédoise. Nous bavardons un moment (en anglais bien sûr) avec une jeune femme sportive et sympathique d’une toute petite île voisine venue là sur son canote faire ses courses et son jogging avec son chien en laisse tenue à sa ceinture. Elle nous parle en particulier de la cohabitation sans soucis de la population d’origine suédoise, dont elle fait partie, qui peuple l’Åland, et de la population de langue finnoise du pays dont elle ne représente qu’une minorité d’environ 7%. Un peuple instruit et éduqué, très libéral, explique sans doute cette cohabitation sans heurts résultant de l’histoire de cette contrée. L’intérieur du temple est sobre, avec ses travées de bancs en bois fermés par des petites portières qui leur donnent accès (un banc par famille ?), sa tribune en bois et son balcon avant portant des peintures religieuses du XVIIIième, un autel dépouillé et une petite chaire également en bois. Curieusement un gros sablier fonctionnant encore rappelait au pasteur qu’il était temps de mettre fin à son homélie.

Repas champêtre et simple pris à des tables sur une pelouse servi par un jeune couple très aimable nous servant une nourriture simple mais de qualité.

Vendredi 1er Juillet. Après une navigation de voile plaisir à travers les îles Balthazar pénètre dans une sorte de lagon magnifique à la sauce du Åland : enserré étroitement par plusieurs petites îles boisées, le clapot extérieur bloqué par les passes étroites encombrées d’écueils et de récifs (vive le dériveur intégral !) Balthazar pénètre dans un plan d’eau lisse comme un miroir. Dans la lumière de cette fin de journée quelques maisons en bois, rouges bien entendu, sont disséminées dans les frondaisons. Au bord de l’eau quelques unes ont leur hangar à bateau permettant d’y entrer par une large ouverture cintrée. Nous nous apprêtons à venir culer sur un ponton en bois de construction récente, une amarre avant passée dans un coffre apparemment costaud, lorsqu’un finlandais accourt essoufflé pour nous indiquer très courtoisement que c’est lui qui a installé les corps morts, lestés à seulement 700 kilos (bien que les coffres soient apparemment de bonne taille) et que Balthazar, avec son déplacement de 27 tonnes et son fardage, déménagera effectivement sans gros effort si survient un vent frais. A mouiller l’ancre principale et 35m de chaîne par un fond de bonne tenue avant de culer à nouveau au ponton. Un peu plus loin sur les rochers de la rive une promenade en bois au bord de l’eau conduit à un barbecue sous un petit pavillon en bois. Gros barbecue à quatre foyers profonds qui permettrait de cuire deux moutons, charbon de bois et poubelles à poste. Dommage qu’à la place de gigots toujours introuvables nous devions nous contenter de petites ribs à la sauce dégoulinante que nous extrayons de leur empaquetage sous vide.

Tout est impeccable. Une simple boîte cadenassée permet à l’association qui gère le site de récupérer les 10€ du prix de la nuit. J’en mets 20 avec un petit mot de Balthazar les remerciant et payant pour le charbon de bois. Nous sommes loin des 120€ de la côte d’Azur ou des 700€ (sept cents) d’Ibiza pour une nuit qui nous avaient fait fuir !

Je vais après le dîner (les soirées sont longues maintenant, le soleil s’éternisant en tangeantant l’horizon avant de sombrer un tout petit peu laissant la nuit blanche avant de réapparaître quelques heures plus tard) bavarder avec le finlandais de tout à l’heure qui habite avec sa femme sur un voilier proche de Balthazar. Après de belles navigations il vient maintenant, les blessures du temps étant venues, en une longue traite directe d’Helsinki où il habite passer trois mois sans bouger avec sa femme dans ce coin de Paradis. C’est lui qui a, avec les autres résidents, équipé sobrement ce site pour pouvoir recevoir quelques voiliers. Adieu Borstö (59°51’,7 N 21°58’,2 E), qui restera gravé parmi les souvenirs de mes plus beaux mouillages.

Le lendemain une brise de SSE force 5 nous emmène à la voile toujours zigzaguer à travers les îles, îlots, passages étroits et récifs toujours aussi innombrables jusqu’à Hanko. La navigation requiert dans cette région une attention constante sur des cartes très détaillées (dans certains passages dangereux il faut grossir la carte pour n’avoir plus qu’une centaine de mètres représentés sur l’écran !) mais la signalisation est impeccable : bouées cardinales fraîchement repeintes, alignements des passes très précis signalés par de grands panneaux, très visibles de loin, la plupart marqués par une grosse bande verticale rouge encadrée par deux larges bandes verticales jaunes, petits ou gros phares pour les passages les plus importants, jalonnent les quelques itinéraires marqués. En fin d’après-midi la brise s’essouffle et c’est au moteur que nous terminons l’étape. Hanko (59°49’,2N 22°58’,3E) est une petite ville balnéaire agréable mais aussi un port de ferries reliant la Finlande à Tallinn qui se trouve seulement à une quarantaine de milles sur l’autre rive du golfe de Finlande. Le développement d’Hanko a été favorisé par sa situation à l’extrémité de la presqu’île la plus Sud du pays et par le fait que le port est fermé en hiver par les glaces pendant des périodes plus courtes que pour les autres ports finlandais.

Nous y faisons escale ce Dimanche 3 Juillet. Courses, promenades en ville ou le long de la mer bordée de quelques très belles villas, montée sur la colline qui domine, au milieu d’un parc boisé, shopping pour Bénédicte et Nicole ; certains prennent un ascenseur qui les conduit au sommet du château d’eau de la ville et qui offre un beau panorama. Anne-Marie et Nicole vont assister dans un temple juché au sommet d’une raide et haute volée d’escaliers de pierres à l’office du jour du Seigneur. Les matchs de foot de l’Euro nous rassemblent dans un pub les deux soirées que nous y passons..

Le lendemain le temps est mitigé et malheureusement sans vent. C’est au moteur que Balthazar parcourt une trentaine de milles plus à l’Est pour pénétrer dans le très joli petit port de Barösund (59°58’N 23°51’E). Enserré dans un étroit et long passage entre des îles boisées le site est superbe : dans une toute petite baie, en retrait du passage, un ponton unique y accueille quelques bateaux, mouillés à l’arrière sur coffres. Au pied de la pente qui domine quelques maisons rouges toutes simples. L’une d’entre elles fait office de bureau du port, d’alimentation et surtout de petit magasin vendant les élégants vêtements de sport Pelle, marque créée par l’ancien champion finlandais de régates internationales. Bénédicte y trouve avec joie la fameuse casquette rose qui lui va si bien, casquette qu’elle m’avait convaincue de venir chercher ici, sur conseil de la vendeuse d’Hanko, qui n’avait pu lui fournir la bonne taille. Le capitaine en profite pour compléter son stock de casquettes, dont le destin commun tragique est de disparaître fréquemment en mer dans une rafale ou d’être oubliée sur la chaise d’un improbable bistrot.

Dans le grand calme de ce lieu un court chemin nous conduit au milieu des arbres sur un petit promontoire où se trouve un délicieux petit hôtel restaurant. De sa salle à manger inondée de soleil à travers les nombreuses fenêtres à double vitrage et délicatement décorée de jolies gravures une très belle vue s’offre sur le petit détroit enserré par la forêt. L’endroit est absolument délicieux et nous y passons un moment de grâce.

Mardi 5 Juillet. Un ciel partiellement couvert où perce assez souvent le soleil et un vent d’Ouest force 5 fraîchissant parfois à force 6 nous accompagne toujours au milieu des îles. Débouchant des passes étroites entre les îles Balthazar embouque en fin d’après midi le large chenal balisé conduisant à la capitale finlandaise. Deux gros ferries pressés en provenance de Tallinn nous doublent de près alors que nous longeons le bord du chenal. Laissant sur bâbord le port de Commerce nous entrons dans la baie Sud d’Helsinki. Derrière des petites îles une passe étroite abrite le port de plaisance Sud occupé en partie par le club nautique d’Helsinki.

A peine amarré au ponton avec l’arrière sur coffre le drapeau français est hissé aux mâts du club saluant l’arrivée remarquée de Balthazar parmi les petits voiliers ou élégants bateaux de régates du club, anciens ou modernes.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages

Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez le site de Balthazar artimon1.free.fr

Equipage de Balthazar :

Jean-Pierre, Anne-Marie, Bertrand et Bénédicte, Eckard, Nicole